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L'Eglise et la Culture populaire

Article de Robert POUSSEUR

Les 25 ans du discours de Jean-Paul II sur la culture à l’Unesco commémorés par un colloque, la révolte d’un certain nombre de jeunes dans les cités soulevant entre autres une question socioculturelle vitale, la réflexion de l’épiscopat français en vue d’aboutir à la création d’un service « Culture et Foi » : trois évènements qui soulèvent bien des questions importantes et urgentes dans la pastorale ordinaire de l’Eglise  qui est en France.

N’est-ce pas l’occasion de reprendre ces questions en groupe pour partager expériences et questions ?

 

 

Quand nous réfléchissons à la place de la culture dans la vie des hommes, beaucoup ont le réflexe de penser qu'il s'agit là d'une question pour l'élite intellectuelle de la cité et des Eglises. Trois événements viennent contredire cette façon de penser.

Le 2 juin 1980, Jean-Paul II était à Paris. A cette occasion, il a fait deux grandes interventions sur la culture, l'une à l'Institut catholique de Paris, l'autre à l'Unesco. Le discours que le pape prononça à l'Unesco fit l’effet d’un véritable coup de tonnerre. En commémoration de ces rencontres, un colloque fut organisé à l'Unesco, en juin 2005, par le Saint-Siège en collaboration avec l'Institut catholique de Paris. Les éditions du Cerf publie les actes de ce colloque dans un volume intitulé : "Jean-Paul II et la culture contemporaine." Quant à la révolte des jeunes des cités en novembre 2005, elle a une dimension socioculturelle incontestable. Enfin, le journal La Croix, rendant compte de l'assemblée  des évêques de France qui a eu lieu à Lourdes en novembre 2005, écrit à propos de la mise en place de nouveaux services nationaux pour soutenir le travail des évêques et la vie des diocèses : "Les évêques réfléchissent à la mise en place d'un service national Culture et Foi."

          
Ces trois événements sont l'occasion de réfléchir à la place de la culture dans l'Eglise qui est en France, sans oublier sa place dans la pastorale ordinaire. Depuis des siècles, la culture a eu un rôle plus qu’important dans la vie de l'Eglise grâce notamment à la création artistique, ou encore sur le registre intellectuel grâce aux instituts et écoles catholiques, à la réflexion menée dans un certain nombre de communautés religieuses, de services, de mouvements et des centres de formation qui existent maintenant dans tous les diocèses. Le débat récent sur l’Europe n’a-t-il pas été l’occasion de mettre en relief son rôle important dans la naissance et la vie d’une culture européenne. L'influence de l'Eglise dans la vie intellectuelle de la France s'est aussi ressentie grâce à de nombreux intellectuels, écrivains, artistes de génie ; aujourd'hui d’ailleurs, des hommes comme René Rémond  regrettent que l'Eglise qui est en France n'ait pas veillé à sa présence dans le monde intellectuel avec plus de vigueur et d’audace. Aussi, en relisant le discours de Jean-Paul II à l'Unesco et les actes du colloque anniversaire, il semble intéressant de se demander si la vie culturelle des cités, des régions, de la nation est vraiment prise en compte par la vie et la pastorale ordinaire de l'Eglise. Si, dans leurs décisions pastorales, les Eglises diocésaines prenaient le temps d’être attentives aux évolutions culturelles, ne risqueraient-elles pas d’être détournées des tâches urgentes auxquelles elles sont affrontées ?       
           
Est-il dans la vocation de l'Eglise d’être attentive à la culture ?
A l’Unesco,Jean-Paul II exprime de façon très claire que l'homme vit d'une vie vraiment humaine grâce à la culture. (n°6) Il conteste les analyses qui voudraient que la culture ne soit que le fruit de l'évolution, ou des conditions économiques et historiques. "L'homme est seul "acteur" ou "artisan" de la culture, et il trouve en elle son propre équilibre"(n°7). La culture n'est donc pas une dimension à part de l'agir de l'homme : c'est la dimension proprement humaine de son agir. Le concile avait été sans ambiguïté : « La culture désigne tout ce par quoi l'homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps. » (G S n°53)
Par vocation, l'Eglise se doit d’être attentive à la culture tout simplement parce que il s'agit de la vie des hommes.
           
Est-il si important pour les chrétiens d’être conscients de la culture qui les a façonnés et de ses évolutions ?
Dans son discours à l’Unesco,ce pape, qui a beaucoup réfléchi au rôle de la culture dans l’histoire de son pays, insiste pour rappeler que "la culture est ce par quoi l'homme en tant qu'homme devient davantage homme, 'est' davantage, accède davantage à ‘l'être’ " (n°7). Plus loin, tout en soulignant que "l'homme ne peut se passer de la culture", le pape mettra en relief le rôle social et national de la culture car elle est une force, une puissance : "L'homme vit toujours selon une culture qui lui est propre et qui, à son tour, crée entre les hommes un lien qui leur est propre aussi en déterminant le caractère inter-humain et social de l'existence humaine. Dans l'unité de la culture comme mode propre de l'existence humaine, s'enracine en même temps la pluralité des cultures au sein de laquelle l'homme vit." (n°6) Plus loin, il note que "la nation existe par la culture et pour la culture… Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l'histoire de l'individu et de la famille… Cette culture s'est révélée en l'occurrence d'une puissance plus grande que toutes les autres forces." (n°14)
Être conscient de sa propre culture peut rendre l’homme encore plus responsable de la vie en société. Comment des chrétiens pourraient-ils ne pas être concernés ?

 

 

SiJean-Paul II souligne combien la culture est une force qui transforme l'histoire, grâce à l'homme qui cherche à être toujours plus homme, c'est grâce à sa capacité d'admiration et à son amour pour l'homme : "C'est en pensant à toutes les cultures que je veux dire à haute voix ici, à Paris, au siège de l'Unesco, avec respect et admiration : "Voici l'homme !" Je veux proclamer mon admiration devant la richesse créatrice de l'esprit humain, devant les efforts incessants pour connaître et pour affermir l'identité de l'homme : de cet homme qui est présent toujours dans toutes les formes particulières de culture." (n°9)

Comment des disciples de Jésus-Christ qui se proclament frères de tous pourraient-ils vivre à côté d’hommes et de femmes dont la culture prend source dans la recherche de la vérité, de la bonté et de la beauté, d’hommes et de femmes qui cherchent à rendre la vie plus humaine ? Ne doivent-ils pas oser se nourrir de cette vie culturelle pour rejoindre l’Esprit à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui ? Nos communautés chrétiennes ont-elles aujourd'hui cette capacité d'admiration qui prend sa source dans l'amour du Christ pour tout homme ? Comment les communautés chrétiennes présentes dans la cité des hommes expriment-elles, à la suite de Jean-Paul II, leur admiration pour tout ce qui se vit comme changement culturel qui donne à l’homme une dimension plus humaine ? "Les œuvres matérielles de la culture font toujours apparaître une 'spiritualisation ' de la matière…" (n°8) Est-ce que les chrétiens sont sensibles, notamment, aux œuvres d’art qui expriment ce que l’homme vit aujourd’hui, même si le langage des artistes peut choquer, bousculer, provoquer ? « Les œuvres de la culture spirituelle manifestent d'une manière spécifique une 'matérialisation' de l'esprit, une incarnation de ce qui est spirituel." (n°8) : Comment les communautés chrétiennes incarnent-elles leur vie et leur dynamisme spirituels dans la cité où elles vivent ?
 
 
Mais suffit-il à l’Eglise d’admirer et d’aimer pour que l'humanité progresse ? En relisant le discours du pape à l’Unesco et les commentaires faits durant le colloque, on peut relever quelques exigences données à l’Eglise pour qu’elle serve les hommes en recherche d’humanité.

D'abord mettre l'homme au centre de tout regard, de toute réflexion, avec respect, amour et lucidité. "Ce lien [de l'évangile avec l'homme dans son humanité même] est en effet créateur de culture dans son fondement même. Pour créer la culture, il faut considérer, jusque dans ses dernières conséquences et intégralement, l'homme comme une valeur particulière et autonome, comme le sujet porteur de la transcendance de la personne. Il faut affirmer l'homme pour lui-même, et non pour quelque autre motif ou raison : uniquement pour lui-même ! Bien plus, il faut aimer l'homme parce qu'il est homme, il faut revendiquer l'amour pour l'homme en raison de la dignité particulière qu'il possède". (n°10)
           
Deuxième exigence, croire à la force de la culture : « Cette culture [celle de la Pologne, que les voisins ont cherché à effacer de la carte] s'est révélée en l'occurrence d'une puissance plus grande que toutes les autres forces. » (n°14)
           
Troisième exigence, " ‘être plus’ non seulement ‘avec les autres’ mais ‘pour les autres’ " (n°11) : en donnant la priorité à l'éthique sur la technique, le primat à la personne sur les choses, la supériorité à l'esprit sur la matière.
 
Où peut donc bien aboutir cette route de la culture empruntée ensemble par les hommes, dont les disciples de Jésus ? Les intervenants du colloque ont souligné que la voie de la culture est la voie de l'homme et que, sur cette voie, l'homme rencontre le Christ qui incorpore les valeurs de toutes les cultures et qui révèle pleinement l'homme de chaque culture à lui-même. Une culture n’est jamais achevée, aucun homme n’est jamais pleinement humain… le cardinal Tauran n’hésitera pas à affirmer que Celui qui est rencontré par les hommes a « le visage du crucifié qui atteste de la dignité de l'homme. »
 
Comment les membres de l’Unesco ont-ils vécu leur rencontre historique avec le pape Jean-Paul II ? Dans son allocution de bienvenue au colloque, le président du Conseil exécutif de l'Unesco a tenu à rappeler que la venue de Jean-Paul II avait été vécue comme un véritable échange. "Permettez-moi de faire remarquer que les valeurs exprimées par Sa Sainteté appartiennent aussi à celles qui guident la mission de l'Unesco", dira M. H.H. Wrede « Jean-Paul II est venu comme 'fils de l'humanité' qui leur parle en disciple du "Fils de l'homme", ajoutera le cardinal Tauran. Jean-Paul II n’aurait sûrement pas renié ce qu’ont affirmé M. Wrede et le cardinal Tauran, lui qui en 1980 terminait son allocution à l’Unesco par ses mots : "Ne cessez pas. Continuez. Continuez toujours."
          
 
L’Unesco a continué son travail en profondeur. Cette institution vient de prendre comme priorité le dialogue interculturel et interreligieux, convaincue que l'universalisme s'ancre d'abord et avant tout dans la pluralité des cultures, des religions et leurs interactions.
 
Le "coup de tonnerre" que fut le discours de Jean-Paul II à l’Unesco et le cri de révolte des jeunes des cités, peuvent non seulement interroger toutes les communautés chrétiennes mais les provoquer à réfléchir à leur présence dans un monde en plein évolution.
 
Robert Pousseur - décembre 2005

 


Être attentive au bouillonnement culturel de la cité dans laquelle la communauté chrétienne est implantée ne va-t-il pas la détourner de sa mission ?

Article publié par Yannick Lemaire • Publié Samedi 20 octobre 2007 • 2880 visites

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